La Balance (partie III) ~ Short story


Malgré le temps passé je trouve toujours cette fin quelque peu insatisfaisante mais je ne me sens pas le droit de la changer. Pas après 8 ans…

La balance – Fin

Il l’avait observée dans la matinée ; elle était déjà dans un autre monde. Bientôt elle deviendrait dangereuse. Il avait du mal à croire que cette jeune femme, débordante d’amour et de générosité, puisse devenir un instrument de la Pierre. Mais alors qu’il la guidait entre les arêtes rocheuses qui menaient au temple souterrain il dut se rendre à l’évidence que l’ombre qui l’entourait depuis quelques jours devenait plus dense. Lorsqu’elle se figea, il saisit Narim par la main et le tira vers l’arrière. C’était désormais hors de leur contrôle ; la jeune femme était sous le contrôle des puissances négatives que seul le contact de la Pierre blanche annulerait. Seulement, il n’avait pas pu voir, ni prévoir ce qui se passa ensuite.

Alors que le voile noir entourant la jeune femme s’épaissit pour la faire disparaître complètement, d’autres silhouettes apparurent autour d’eux : douze. Comment avaient-ils pu se cacher de la caravane pendant si longtemps ? Des boucliers de protection furent aussitôt levés, les deux cercles se formant instantanément. Les douze membres de Klane étaient liés l’un à l’autre et les pensées de chacun accessibles à ses compagnons. Il regarda vers l’endroit où Valine se trouvait un instant plus tôt. Un treizième homme se glissait vers elle, un regard brûlant couvant les brumes noires qui cachaient la jeune femme. Dans ce regard, de la haine, de la colère mais aussi un désir violent de posséder ce qui se cachait derrière ces voiles, ainsi qu’un air de triomphe qui le blessa plus encore que le reste. Il avait prévu et attendu ce moment. Une clameur surprise s’éleva autour de lui lorsque les brumes noires s’enflammèrent. Son rythme cardiaque s’accéléra, alors que lui-même craignait ce qui allait être révélé.

Valine n’avait pas changé, enfin physiquement ; mais son regard brûlait comme celui de l’homme qui se tenait debout à ses côtés. Ce visage si doux, et parfait était déformé par une haine incommensurable. Pourtant, lorsqu’elle leva les yeux vers l’homme qui se trouvait à ses côtés, elle sourit – si l’on pouvait appeler ce rictus un sourire – et saisit avec violence et passion sa bouche dans la sienne. Un cri déchirant perça le silence derrière lui : il ressentit comme si elle était sienne la douleur de Narim. Le jeune homme n’avait pas vu ce qui allait se passer ; malgré les avertissements d’Olrin, il n’avait pas cru que sa petite sœur, celle qu’il avait aimée, pût se révéler être un potentiel médium du mal. Ce baiser sembla long comme l’éternité et personne n’osa intervenir comme si chacun se doutait que la fin amènerait un combat qui les condamnerait tous. S’il n’y avait eu qu’un seul maître, ils auraient pu en venir à bout. Mais à douze contre quatorze, ils n’avaient aucune chance. Pourquoi n’avaient-ils pas pu voir cela venir ? Valine à nouveau ?

Au bout d’un moment qui sembla durer une éternité, les lèvres gonflées de plaisir se séparèrent, marquées de sourires mesquins. Il n’avait jamais connu un silence plus bruyant ; mais l’homme le brisa.
« Comte de Lyrvane. Voilà bien longtemps qu’on ne vous a pas vu ailleurs que sur vos terres.
– Qui êtes-vous ?
– Oh, suis-je bête, je ne me suis pas présenté. Je suis le Grand Maître d’Enalk.
Il fut projeté en arrière par une force magique bien supérieure à celle de tous les membres de Klane réunis ici et qui, de fait, avait transpercé leur cercle. Ce fut Olrin qui réalisa que la jeune femme avait mêlé son pouvoir à celui de l’homme. Pourquoi ?
« Vous auriez du me dire ce qui m’attendait lorsque je suis partie pour la montagne Maîtres. Parce que, au moins, j’aurais su à quoi m’attendre. Et peut-être que les gens de ce village seraient encore en vie.
– Valine, qu’as-tu fait ?, demanda à côté de lui un Narim anéanti par ce qui se passait.
– Valine, qu’as-tu fait, répéta-t-elle avec une ironie douloureuse. Je me suis protégée espèce d’idiot. Ils voulaient me brûler. Quel dommage ! Ce sont eux qui sont morts par les flammes. Je dois dire que le volcan m’a surprise par la violence de son explosion. J’ai cru que j’y resterai, mais le risque en valait la peine. Ce prêtre a tout de même eu le temps de comprendre que c’était ses entrailles qu’il tenait dans ses mains avant d’être avalé par la lave du volcan.
Un frisson d’horreur parcourut l’ensemble des membres de l’ordre de Klane. La petite prodige ne pouvait pas avoir commis de telles horreurs ; même la Pierre Noire ne pouvait pas avoir cet effet sur elle.

« Vous semblez perplexes messieurs. Peut-être faut-il que je vous explique ce qui s’est effectivement passé là-haut. Car ma petite Valine ne s’en souvient pas très bien. Elle est tout de même jeune ; vous avez envoyé un agneau dans l’antre du loup. Enfin, un agneau qui a une morsure empoisonnée tout de même. J’ai été un peu surpris de la résistance qu’elle a offerte…
– Cela ne vous a pas un peu amusé tout de même, demanda l’intéressée avec une moue boudeuse.
– Si beaucoup, enfin après que j’ai réussi à te maîtriser. Enfin bref, je savais que je ne pourrais accéder à la Pierre seul, donc je l’ai laissé faire. Savez-vous qu’elle est a un potentiel quasi infini cette enfant ? Peut-être est-elle plus forte que l’ensemble des deux ordres assemblés. Mais vous ne le lui aviez pas dit et donc elle s’est servi de ce qu’elle avait pour me contrer. Sauf qu’elle n’avait pas encore totalement absorbé et équilibré les forces de la Pierre Noire. Donc mes attaques sombres successives qu’elle a tenté d’emmagasiner par réflexe, ont fini par détruire l’équilibre et la faire pencher de notre côté. C’est bien dommage n’est-ce pas ? Enfin pour vous. Maintenant, elle va trouver la Pierre Blanche pour moi et nous la détruirons, rétablissant ainsi le pouvoir du Mal sur ce monde. Et avec cette jeune femme à mes côtés, je vais m’amuser beaucoup à régner.
Il se tourna vers Narim et avec une malice et une méchanceté démesurée ajouta « Vous n’auriez jamais pu la satisfaire, elle est comme un feu qui s’embrase. Seul le mal peut comprendre cette luxure. Elle ne vous aurait jamais vraiment aimé. » Le jeune homme semblait ne tenir son rôle dans le cercle que par habitude, mais s’il se laissait envahir par la douleur, la haine, l’incompréhension qui l’assiégeaient et dont l’homme se nourrissait, ils allaient perdre le lien. Lyrvane projeta ses pensées vers le jeune homme et ressentit que Valrec et Olrin faisaient de même. Il fallait qu’ils gardent un certain contrôle sur la situation jusqu’à ce que la jeune fille touche la Pierre Blanche. Ensuite, l’influence de la Pierre Noire serait, peut-être, annulée.

Mais qu’en serait-il des forces négatives dont le Grand Maître noir l’avait nourrie ? En tout cas, il comprenait désormais pourquoi la partie blanche de Valine était traumatisée par les cauchemars qu’elle faisait. Il comprenait les hurlements de peur, les sanglots et l’angoisse de se voir touchée par un homme qu’elle ne connaissait pas. Le grand maître avait possédé son corps et une partie de son âme et elle l’avait effacé de sa mémoire pour se protéger. Seulement cela faisait partie d’elle-même et en le refusant elle lui avait donné un pouvoir immense sur elle. Ils pouvaient toujours maintenir le cercle ; si elle ne faisait pas d’elle-même l’équilibre entre son côté sombre et son côté lumineux, ils devraient la tuer. La jeune femme et le Grand Maître pénétrèrent dans une grotte alors que les douze mages noirs resserrèrent leur étreinte sur les magiciens de Klane. Désormais c’était une lutte pour la vie qui s’engageait.

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Elle luttait, elle voulait remonter à la surface mais ne pouvait pas. Cette Valine noire, sombre, terrible lui refusait l’accès à son propre corps. Elle comprenait maintenant que c’était elle qui était la présence maudite suivant la caravane, que c’était elle et ce pouvoir étrange sur la neutralité qui avait caché ces hommes à ceux qui la protégeaient. Mais elle savait aussi que seule cette partie d’elle-même, haineuse, ‘servant’ pour l’instant l’ordre d’Enalk pourrait trouver la pierre. Pourtant, elle voulait rester à la surface, ne pas se laisser envahir par cette partie de sa personnalité qui avait pris le dessus pour l’instant. Il fallait qu’elle garde conscience d’elle-même en se cachant de celle qu’elle appela inconsciemment Elaris, comme la déesse de discorde, et du Grand Maître d’Enalk.

C’était une sensation bizarre que de s’observer de l’intérieur et pourtant de l’extérieur. Elle savait qu’elle était autant cette femme, qu’elle était Valine. Pourtant elle voulait ne pas s’abandonner à cette partie d’elle-même ; pas plus que nécessaire. Tout comme elle avait fait le vide et s’était intensément concentrée sur l’emplacement de la Pierre Noire, Elaris était toute entière tendue vers l’aura particulière de la Pierre Blanche. Le Grand Maître la couvait d’un regard plein d’un désir qu’il ne pouvait assouvir, et contrôlé tout de même par l’importance de ce qu’il faisait. Elle comprenait maintenant pourquoi on comparait les membres d’Enalk à des bêtes. Ces hommes utilisaient la magie à des fins personnelles et surtout mauvaises. Ils écoutaient leurs instincts les plus primaires, là où ceux de Klane écoutaient les sentiments. Et pourtant, elle percevait qu’un lien plus puissant que leur simple opposition existait. En elle, cette opposition s’était exprimée par une forme de dédoublement de personnalité.

Elaris savait où elle se rendait ; elle ne touchait aucun mur comme si les algues déposées dessus présentaient un danger. Comme les chaînes dans la montagne. Elle ressentait l’aura de ces choses vivantes qui l’attaqueraient si elle se saisissait de la mauvaise. A un moment, le Maître d’Enalk sursauta.
« Qu’est-ce que tu fais ? » Il semblait atteint d’une douleur intense dans le bras et se recula d’elle furieux. « Tu cherches à me trahir ? »
– Non bien sûr que non. Mais là, vous ne m’êtes d’aucune utilité. Au contraire… Je ne sais même pas si je vais pouvoir prendre la Pierre ; je crains que ma force n’ait dépassé la limité acceptable. Il faut vous retirer sinon, elle prendra votre présence pour la mienne. Ne touchez à rien.

L’homme se retira laissant celle qu’il avait pris sous sa coupe sans qu’elle s’en rende compte ; elle avait soupçonné que quelque chose s’était insinué en elle durant ce combat sous la montagne mais elle n’avait pas compris quoi avant qu’il ne soit trop tard et qu’elle ne puisse plus qu’éviter d’être étouffée. Elle n’avait pas une perception précise de ce qui se passait car elle n’avait pas cette capacité à haïr et à détruire qui aurait pu lui permettre de comprendre. Mais tout comme elle avait été attirée par la chaîne cachant la Pierre Noire, son autre elle-même suivit ses instincts et finit par saisir une des algues accrochées aux parois rocheuses et humides. Un grand bruit suivit, comme un effondrement mais dont elle ne put déterminer l’origine. Son corps se détourna comme si Elaris avait aussi entendu ce bruit. Une lumière aveuglante s’éleva alors autour d’elle ; elle s’en sentit pénétrer. La Pierre venait des entrailles de la terre ; plus elle approchait, plus Valine avait le sentiment d’émerger de cet état enchaîné. Lorsque la Pierre fut à portée de main, la jeune femme la saisit ; une douleur intense lui parcourut le corps. Lumière et ténèbres semblaient se livrer un combat titanesque en son sein. Elle eut soudain le sentiment d’être détachée de son corps. Comme si elle se regardait. En face d’elle, se trouvait une ombre avec son visage : Elaris, privée de corps elle aussi ; une autre entité semblait avoir pris le contrôle. Alors ainsi, elles étaient trois. Puis elle perdit conscience des choses.

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Le Grand Maître et Valine partis, les douze hommes d’Enalk n’avaient pas attendu et avaient lancé leur attaque. Le combat dura ce qui sembla des heures, volonté contre volonté, force contre puissance, pouvoir contre pouvoir. Mais soudain la grotte trembla et les hommes de l’ombre semblèrent décontenancés. Cela les perdit. Néanmoins, les hommes de Klane n’étaient pas sortis d’affaire. Ils ignoraient qui allait sortir de cette grotte et leur combat le plus dur allait sans doute venir. Car qui avait le pouvoir de défier Valine détenant la puissance des deux pierres ?

Cependant, ce ne fut pas la silhouette de la jeune femme qui apparut mais celle du grand maître noir, reculant comme frappé par une force qu’il ne comprenait pas. Sur son visage étaient marquées l’inquiétude, l’incompréhension et aussi la peur. Son aura sombre fut soudain étouffée par une auréole de lumière aveuglante. Ses yeux refusèrent de la percer, et se fermèrent ; c’était comme regarder le soleil en face, mais en éprouvant ce sentiment de flou avant même d’avoir cessé de l’observer. Il ne pouvait que distinguer une seconde forme dans la lumière mais cette dernière semblait être comme une flamme vivante.

Les falaises autour d’eux tremblèrent voulant engloutir ceux qui avaient violé la cachette de la Pierre Blanche. Le maître sombre continuait de reculer concentrant ses pouvoirs dans un bouclier qui ne le protégerait ni contre la falaise ni contre les douze membres de Klane, même si ces derniers étaient épuisés par le combat qu’ils venaient de mener. Ceci étant dit, eux-même n’étaient pas saufs. Pourtant, cette torche vivante continuait d’avancer et lorsque le premier bloc de pierre s’effondra, il sembla tomber au ralenti comme si l’air autour s’était densifié et qu’une force plus forte que la gravité l’empêchait d’écraser les hommes. Puis la roche vola en éclat de poussière étoilée. La force de la Pierre Blanche les protégeait apparemment. Un sentiment d’inquiétude le gagna soudain ; il venait d’un des autres maîtres. Comme un seul homme, tous les magiciens encore en vie dirigèrent leurs regards vers la mer. Au loin une vague immense était visible. Elle allait balayer la plage et détruirent tous ceux qui s’y trouvait avant de se briser sur la falaise qui terminerait de s’effondrer.

Son cœur ne lui appartenait plus, les peurs et les vies de tous les hommes du cercle se bousculèrent dans son esprit et pourtant il leur fallait maintenir le cercle. A douze ils avaient une chance, aussi infime fut-elle de s’en sortir, mais seul autant se jeter à la mer tout de suite. Pourtant, Valine – car ce ne pouvait être qu’elle – s’avança vers la mer qui sembla se retirer devant elle. Non, en réalité, elle effleurait à peine les eaux sur lesquelles elle paraissait marcher. Des mains s’élevèrent dans la direction de la vague qui s’éleva plus haut encore dans une forme de cyclone, tandis que la jeune femme continuait de s’avancer à la rencontre du phénomène. Soudain, au contact de l’eau en furie, la lumière blanche devint rouge flamboyante, et l’eau commença à chauffer. Durant un moment qui dura une éternité l’eau fut stoppée en mouvement avant de s’évaporer ou de retomber sur la mer en une pluie fine qui les arrosa eux aussi. La lumière se rapprocha de la plage et les enveloppa à nouveau. Il ferma les yeux pour se protéger.

Quand il les rouvrit, l’odeur des embruns avait disparu et avait été remplacé par celui de la forêt. Une forêt qu’il connaissait pour y avoir passé de longues heures, chevauchant seul, pour retrouver ce lien si particulier qu’il avait toujours ressenti avec la nature. Ils étaient là tous les douze et le maître d’Enalk mais figés dans une attente insupportable. Que faisaient-ils ici ? La source de lumière s’était quelque peu atténuée, ou peut-être s’était-il habitué à celle-ci. Il distinguait désormais Valine et comprit que la lumière blanche qui l’entourait était comparable aux voiles noirs qui l’avaient entourée lorsqu’elle s’était laissée aller aux sentiments de son côté sombre. Elle semblait chercher quelque chose.

Elle murmura une incantation qu’il n’avait jamais entendue mais qui créa la surprise chez Olrin. « Ce n’est pas possible, elle ne peut pas faire ça. » pensa l’homme. Une discussion s’amorça entre les différents hommes du cercle qui tentaient de résoudre l’énigme de ce qui leur arrivait. Soudain, le grand maître d’Enalk cria.
« Traîtresse, qu’as-tu fait de la Pierre Noire ? »
En face d’eux, dans la main gauche de la jeune femme était apparue une Pierre claire comme le cristal, transparente. En réponse à la question du prêtre, elle porta son autre main à sa poche dont elle sortit une pierre qui, sous leurs yeux devint plus noire que l’onyx, alors que la lumière l’environnant diminuait. Trois voix semblèrent alors s’élever de la bouche de la jeune femme. La surprise était lisible dans tous les esprits.
« Détruire l’une ou l’autre de ces pierres serait une erreur. Les cacher loin l’une de l’autre l’est aussi. Car elles ne sont que des forces neutres jusqu’à ce que les sentiments des hommes en fassent des armes bien trop puissantes pour ces derniers. »
Elle étendit les mains et les deux pierres quittèrent ses paumes, voletant dans les airs devant ses yeux qui avaient perdu leur couleur de nuit pour devenir presque translucide. Alors qu’elle murmurait une incantation dans un langage incompréhensible, les deux pierres, noire et blanche, perdirent de leur intensité et devinrent grises avant de se rapprocher l’une de l’autre. Puis, elles se fondirent en une seule qui s’approcha du cœur de la jeune femme et la pénétra. Alors autour d’elle la lumière aveuglante refit surface ainsi que des ténèbres qui engloutissaient tout. Les deux puissances s’entrechoquèrent dans une violence qui fit trembler la terre autour d’eux avant de s’élever dans les airs et de percer les cieux puis d’être aspirées dans le corps de la femme enfant. Cette dernière les regarda tous avant de s’évanouir, éteinte.

Ce fut Narim le premier à reprendre ses esprits ; il se précipita vers la jeune femme qui apparemment ne respirait plus. Et ce qui aurait pu arriver bien plus tôt se déroula alors. Les sentiments du jeune homme prirent le dessus et le cercle fut brisé. Il se retourna contre l’homme d’Enalk et le frappa de toute sa colère, sa frustration et sa tristesse. Personne ne put intervenir, les sorts fusaient des deux côtés avec une violence exacerbée, par la perte de la jeune femme et des deux pierres. Dans un éclat rouge et brun, les deux hommes furent projetés à plusieurs pieds l’un de l’autre, corps inertes, privés de vie.

Valrec s’approcha de Narim avec tristesse et le prit dans ses bras avant de le confier à deux autres maîtres qui conjurèrent une civière. Trois autres membres de Klane s’approchèrent du corps du maître d’Enalk auquel ils mirent le feu. Lyrvane, Valrec et Olrin s’approchèrent de la jeune femme ; son teint était grisâtre. Plus aucun souffle ne venait soulever sa poitrine et ses yeux étaient sans vie. Pourtant, il ressentit quelque chose de puissant se déroulant en elle qu’il ne pouvait décrire. Ce fut néanmoins Valrec qui se saisit de son corps avant de se retourner vers lui et Olrin.
« Vous saviez ce qui l’attendait, vous saviez ce qu’elle était, mais vous l’avez condamnée tout de même.
– Valrec, elle savait ce qu’elle risquait.
– Bien sûr que non ; elle n’en avait aucune idée. De quel droit avez-vous joué de la vie de cette enfant ? Et de celle de Narim qui l’aimait plus que lui-même ? Je vais demander des explications au grand maître. Et qu’elles soient bonnes ou mauvaises, je ramènerai Valine à ses parents. Elle doit reposer près des siens de ceux qui l’ont aimée.
– Valrec, vous savez très bien que nous l’avons aimée autant que vous. Mais le destin est ainsi qu’il choisit ceux qui tomberont pour lui.
– Pourquoi ?
Il n’attendit cependant pas de réponse et, portant la jeune femme, il se dirigea vers le temple de Klane. Il marcha sans s’arrêter, et ils durent suivre son rythme au risque de le perdre. Lyrvane comprenait le sorcier ; Valine avait été son élève, sa fille pendant toutes ses années et l’Ordre – et lui-même – avaient sacrifié son enfant pour une cause qui, tout aussi justifiable et noble soit-elle, lui avait été cachée. Elle n’avait jamais su pourquoi elle s’était retrouvée mêlée à tout cela alors qu’elle n’était même pas membre à part entière de la communauté magique de Klane.

Ils atteignirent le temple après environ une journée de marche qui avait achevé de consommer le peu de forces qui leur restait après le combat devant la mer. Mais Valrec semblait décidé à continuer et il se dirigea directement vers la salle du grand conseil. Un garde tenta de le stopper mais le regard meurtri et impérieux qu’il lui lança suffit à le faire reculer. Il brisa la porte avec la seule force de son esprit ce qui était révélateur des sentiments puissants qu’il éprouvait à ce moment précis. Un murmure désapprobateur s’éleva au sein du Conseil qu’Olrin rejoignit. Valrec conjura un lit de soie et de roses sur lequel il déposa la jeune femme avec une délicatesse infinie. Puis il se tourna vers le Conseil parlant avec une violence qui démentait ses gestes doux envers l’enfant.
« Quel droit aviez-vous de détruire ces vies ? Pourquoi elle ? Et dans ces conditions ? Fallait-il qu’elle paie de sa vie votre arrogance ?
– Où sont les pierres Valrec ?
– Où sont les pierres ? Quelle importance ! Votre question devrait être ‘où sont les nôtres ?’ Où sont Narim, Valine et ceux qui ont survécu à l’attaque de douze maîtres d’Enalk. Mais non, la seule chose dont vous vous inquiétez ce sont ces maudites pierres.
– Olrin, il semble que Valrec soit un peu secoué par les événements. Où sont les pierres ?
– Les pierres ne sont plus, l’enfant les a absorbées, ce qui a causé sa perte. Mais je dois admettre que je suis d’accord avec Valrec. Les Esprits ont parlé et nous ne pouvons remettre en cause leur décision. Mais je me demande si tous ces sacrifices étaient nécessaires. Narim est mort, emmenant avec lui le Grand Maître d’Enalk. Et Valine a été presque à la hauteur des attentes des esprits.
– Presque ? Comment cela presque ?
Il prit alors la parole, posant une main qui se voulait réconfortante sur l’épaule de celui qui avait, avec Narim, connu Valine mieux que quiconque ici.
« Valrec, celle que vous considériez comme une seconde fille était une balance, mais cela vous l’aviez déjà deviné. » Le maître acquiesça. « Ce que vous ignorez c’est qu’elle était la seule à pouvoir faire ce qui a été fait aujourd’hui. Elle avait raison lorsqu’elle disait qu’il ne fallait pas détruire l’une des pierres ou les éloigner l’une de l’autre. Parce que l’ombre et la lumière ne sont que les deux faces d’une même pièce et on ne peut vivre privé de l’une d’entre elles. C’est impossible.
– Valrec. Les esprits se sont manifestés ce matin avant votre brutale interruption. Valine se bat encore pour absorber les deux forces qui s’affrontent en elle. Cela prendra peut-être du temps, et peut-être ne survivra-t-elle effectivement pas. Mais nous avions le devoir de l’envoyer elle. Elle est la plus puissante des balances ayant existé, car elle est la onzième génération de balance dans sa famille. C’est la raison pour laquelle ses parents l’ont confiée à nos soins. Elle descend en droite ligne de Uilania qui fut détruite en tentant de faire ce que Valine a fait il y a deux jours, si j’en crois les souvenirs d’Olrin et les vôtres.
– Vous aviez dit que les balances n’existaient plus.
– Les balances initiées n’existent plus. Seulement il était dit que lorsque naîtrait la onzième balance dans une famille, alors le temps de l’équilibre viendrait. Cette jeune femme est l’équilibre ; parce qu’en elle se rejoignent tous nos sentiments, toutes nos peurs, elle rétablit une certaine harmonie en nous laissant toujours maître de nos choix. N’avez-vous jamais senti que vos peines, la perte de votre femme et de votre fille, vous étaient moins douloureuses en sa présence ? C’est là son pouvoir.
– Mais si elle meurt.
– Alors l’équilibre se fera automatiquement mais en faisant disparaître progressivement la magie car les hommes seront face à leur seul libre arbitre sans les forces qui les entourent, soient-elles bénéfiques ou maléfiques. Notre existence dépend aussi de la survie de cette enfant. Il n’y a qu’elle que nous pouvions envoyer. Et c’est la raison pour laquelle Enalk voulait la détruire s’il ne pouvait la maintenir sous sa coupe.
– Oui mais vous aussi.
– Mais pour le bien du plus grand nombre.
– Ah oui vraiment ? Et sans elle, il n’y aurait plus eu de balances, comment cela aurait-il évolué ? »
Valrec avait posé là une question judicieuse à laquelle il était le seul à pouvoir répondre. Mais cela signifiait révéler un secret que seul le Grand Maître de Klane connaissait.
« C’est là que mon rôle commence Valrec, dit-il en soupirant. Uilania était aussi mon ancêtre. Elle a mis au monde des jumeaux ; une fille – une balance comme sa mère, porteuse de l’équilibre des forces – et un garçon – porteur de ce même pouvoir mais incapable de le contrôler. Car ainsi sont les choses que nous les hommes sommes seulement porteurs de ce pouvoir mais non son détenteur. Mais pour que ce pouvoir se retrouve dans la génération suivante, il faut que j’aie une fille. Or dans ma famille depuis dix générations ne sont nés que des hommes. Mon rôle, mon pouvoir, était de bloquer le sien car il est son complément masculin, si elle devenait incontrôlable. Et à plus long terme, peut-être, si les esprits le permettent, de donner naissance à une fille. Les chances sont minces à moins que son destin soit lié au mien comme vous l’aviez par ailleurs deviné.

~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Le Conseil avait été levé quelques heures plus tôt et, seul dans la pièce, il regardait son œuvre, ce qu’il avait provoqué. Bien qu’il sache que c’était la seule chose à faire, il ne pouvait s’empêcher de comprendre la frustration de Valrec. Mais le Destin était ainsi qu’il exigeait des sacrifices pour se poursuivre. La jeune femme allongée devant lui, encore entre la vie et la mort, était un vivant souvenir de ses propres sacrifices. Lui aussi pleurait Narim et le grand prêtre d’Enalk dont il ne pouvait oublier qu’il était son frère. Car l’équilibre magique se crée de lui-même jusque dans la plus petite entité qu’est la famille. Rinalk s’était détourné de Klane pour servir l’ordre d’Enalk ; mais leurs noms mêmes révélaient cet équilibre ; des forces opposées qui créent une forme de balance naturelle afin que le monde continue d’avancer.

Dans cette jeune femme résidait l’avenir du monde ; que signifiait la vie de Narim, des prêtres d’Enalk perdu dans le tsunami créé par la balance, de son frère, la sienne même ? Les larmes qui coulaient le long de ses joues, il ne les sentait pas. Elles parlaient de la douleur du devoir, de la tristesse de la perte acceptée et nécessaire et de ce sentiment d’inachevé que l’on a lorsque même l’amour devient un devoir.

Ses mains serraient la dague de l’ordre sur ses genoux… si fort qu’il sentait les gravures de la garde marquer ses mains dont les jointures blanchissaient. Qu’était-il devenu ? Un homme qui avait tout sacrifié au plus grand nombre… La fille de la seule femme qu’il eut jamais aimée, mais qui ne lui appartenait pas plus qu’à elle-même ; cette fille qui gisait maintenant devant lui. Il l’aiderait dans cette lutte… Il était le seul à pouvoir parce qu’il connaissait les balances, la magie et cette femme. Sa main gauche quitta ses genoux et s’éleva pour prendre celle, gelée, de Valine. Dans un mouvement vif et soudain la lame de la dague trouva son cœur alors qu’il élevait une prière aux Esprits qui lui avait révélé son destin. Pour le monde, pour elle il fallait mourir. Il sentit sa vie lui échapper, toute la lumière entourant la jeune femme qui se trouva baignée dans l’amour qu’il lui avait porté dès qu’il l’avait vue. Au-delà d’elle attendaient Narim et son frère, messagers des Esprits pour son dernier voyage. Et il vit ce qui allait se passer ; elle survivrait ; elle rétablirait l’équilibre et présiderait à l’Ordre de Klane tout en préservant la lignée des balances aux côtés de Lyrvane. La magie continuerait de vivre dans le monde, cachée et néanmoins manifeste car elle laisserait aux hommes leur choix. Valine, lumière et ténèbres du monde, vivante pour l’éternité dans le cœur de chaque homme et de chaque femme pour peu que ces derniers continuent d’exercer leur libre arbitre.

©scolpron2006

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