La Balance (partie I) ~ Short Story


« Maître vous ne pouvez pas me demander cela.
– Le Grand Conseil en a décidé ainsi selon les instructions des esprits et je n’ai pas à remettre en cause cette décision.
– Mais c’est trop tôt. Je ne suis pas prête.
– Bien sûr que si. Tu es allée plus loin que n’importe quel autre jeune de ton âge. Fais-toi un peu confiance.
Ses yeux se posèrent sur son apprentie ; Valine était probablement l’élève la plus douée qu’il eut jamais eu. Elle ne semblait pas particulièrement forte, et guère bâtie pour le combat qui l’attendait. Etant plutôt menue, c’était à se demander pourquoi les esprits avaient choisi de lui conférer un pouvoir de cet ordre. De plus, elle était trop timide pour devenir une meneuse de la communauté ; pourtant, quelque chose brillait en elle qui révélait qu’elle recelait plus de secrets qu’il ne lui avait été dit.
« Cela fait dix ans que je t’enseigne Valine. Depuis que tes parents t’ont confiée à nous, je te vois grandir. Je te connais bien et je sais que tu seras à la hauteur de cette tâche.
– Mais…
– Mais quoi ?, ajouta-t-il avec un brin de malice. C’est vrai que tu n’es pas encore passée ‘maître’ et alors. Cela ne saurait tarder. Peut-être est-ce cette mission qui le permettra qui sait.
– Je ne saurais pas enseigner de toute façon, répliqua-t-elle avec un sourire. Je n’ai pas votre patience.
– Cela viendra. Va te préparer.
Il avait réussi à lui arracher un sourire mais il savait qu’elle n’était pas entièrement convaincue quoiqu’il ignorât pour quelle raison. Elle n’avait encore aucune idée de sa destination mais elle semblait déjà sentir le danger. Il aurait aimé aller contre l’ordre du Conseil ; l’envoyer là-bas c’était la condamner à faire face à quelque chose qu’elle n’avait encore jamais rencontré. Certes, il fallait qu’elle l’ignore pour ne pas se laisser gagner par la peur et faire preuve de sa valeur mais tout de même. Il soupira ; il s’était attendri au contact de cette enfant puis de cette jeune femme. Elle soulevait tant de souvenirs à la fois doux et amers, et pourtant elle semblait les atténuer et les rendre supportables, comme si elle les absorbait.

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La jeune fille observait son sac de voyage ; elle n’avait pas grand chose à emmener avec elle finalement, les vêtements de l’ordre étant relativement simples : la toge blanche, simple, évocatrice de son niveau la faisait paraître encore plus petite qu’elle ne l’était déjà. Autour de son cou, l’amulette qui lui avait été remise lors de son passage au grade d’apprentie de premier rang. Valrec avait raison, elle était la plus jeune parmi les membres de ce rang, mais cela ne signifiait pas pour autant qu’elle était prête à devenir maître magicienne à part entière. La plupart étudiait encore une dizaine d’années avant d’atteindre ce rang et même alors les études continuaient pour les magiciens au sein du temple, de ses archives et sous la protection des esprits. En fait, ce qu’elle craignait c’était certainement de quitter ce havre de paix et de sécurité qu’elle n’avait jamais quitté. Cet espace dans lequel elle avait appris à contrôler ces pouvoirs qu’elle avait toujours eus, comme celui de sentir Narim arriver sur la pointe des pieds dans sa chambre.
« Tu n’es pas supposé étudier en ce moment ?
– T’es pas drôle, j’arrive jamais à te surprendre.
Elle rit doucement ; elle avait bien une ou deux fois prétendu être surprise mais il avait toujours su qu’elle le sentait venir. Narim l’avait prise sous sa protection depuis son arrivée ; de six ans son aîné, il avait fait attention à elle et avait été comme un grand frère pour elle. Lui aussi très doué, il devait passer maître bientôt ainsi que le révélait l’amulette brune qu’il portait au cou. Il était d’ailleurs surprenant qu’il soit ici ; en général, le conseil ne permettait pas d’interaction aux apprentis en jeûne de préparation.
« En fait non. On m’a envoyé te dire deux choses. Tu ne pars pas dans cette tenue Valine. Et, finalement, tu ne pars pas seule.
– Vraiment ?
C’était plutôt surprenant ; d’après ce qu’avait dit Valrec, elle devait faire face à ce test sans l’aide d’aucun maître. Elle fit alors attention à ce que Narim portait dans ses mains ; une tenue beaucoup plus… révélatrice, ne ressemblant en rien à la tenue d’une apprentie magicien. Elle prit les vêtements que Narim lui tendait en le regardant.
« Et qui va m’accompagner ?
– Moi. Me regarde pas comme ça. Je t’accompagne pas tout le long mais au moins pour le départ nos chemins se suivent.
– Et tu pars dans cette tenue ?
– Moi oui, parce que je vais dans des contrées connues disons. Apparemment, les magiciens ne sont pas acceptés partout où toi, tu dois passer. Ils ne veulent pas prendre de risques.
– Tu sais donc où je vais ?
– Non pas exactement, je n’ai qu’un message à te laisser lorsque nous nous quitterons.
Elle acquiesça ; au moins, elle aurait de la compagnie pendant une partie du trajet. Il la quitta, lui donnant rendez-vous une heure plus tard devant la grande porte. Elle quitta sa toge qu’elle glissa dans le sac puis enfila les vêtements que lui avait remis Narim ; elle avait l’air d’une voyageuse aguerrie dans ces derniers alors qu’elle n’avait pas quitté le temple depuis sa dernière visite à ses parents huit années auparavant juste avant son entrée en apprentissage de deuxième rang. Elle se sentait révélée dans ces affaires qui la serraient plus que sa toge et qui mettaient tout de même en vue ce que Narim avait appelé une fois en riant ses ‘attributs féminins’. Une heure plus tard, elle le retrouvait à la grande porte ; lui et le grand maître du Conseil.

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Alors qu’il la regardait s’approcher, il se demandait si les esprits avaient fait le bon choix. Jamais il n’aurait remis en question une de leurs décisions et pourtant. Cette jeune fille d’apparence tellement fragile avait pour mission de retrouver et ramener un objet d’une puissance qu’elle ne pouvait même pas imaginer. Pourquoi elle ? Etait-il possible qu’elle soit vraiment ce qui leur avait été révélé ? Elle était si jeune par ailleurs, très douée, peut-être la plus douée de tous les apprentis présents au temple, mais encore une enfant, sans moyen de se défendre comparé aux anciens. Il se secoua mentalement ; l’âge et l’apparence n’avaient aucune valeur quand il s’agissait de pouvoir. Non, les esprits savaient ce qu’ils faisaient et quels risques ne valaient pas la peine d’être pris. De plus, elle ne partirait pas seule et il escomptait bien que Narim lui enseigne encore quelques petites choses, peut-être même sans le réaliser. Il sourit alors qu’elle s’inclinait devant lui avec respect.
« Bonjour mon enfant.
– Bénissez-moi maître avant que je n’engage dans cette mission pour l’Ordre. J’espère être à la hauteur de vos attentes.
– Tu le seras ; écoute les esprits, ils te guideront. Et ceci te protégera si tu en as le besoin. Ne faillis pas.
Il lui remit la dague de l’Ordre ; objet sacré, il n’était remis qu’à ceux dont la mission était urgente et vitale pour sa survie. Il vit dans les yeux de la jeune femme cette réalisation que sa quête revêtait une importance capitale pour la communauté ; bien, elle faisait preuve d’intelligence. Ceci l’aiderait plus tard. Une fois qu’elle l’eut attachée à sa ceinture, il posa ses mains sur sa tête, puis sur ses épaules et son cœur. Bien qu’elle l’ignorât, elle aurait bien plus besoin de la protection de l’Ordre que le jeune homme qui allait partir avec elle. Il bénit aussi Narim, sachant qu’il serait de retour avant sa jeune protégée. C’était un bon choix que de les laisser partir ensemble ; depuis longtemps, leurs liens les avaient protégés de nombres d’interférences maléfiques, mais cela serait-il suffisant aujourd’hui ? Il les regarda s’éloigner dans la forêt entourant le temple, en murmurant un bonne chance et se retourna, ne remarquant pas la silhouette qui sortait discrètement du temple, à la suite des deux jeunes gens.

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Ils devisaient agréablement tout en marchant, profitant de ces instants rares qu’ils pouvaient passer ensemble sans être sous la surveillance de quiconque. Avant peu, leurs rires égaillaient la forêt, plaisantant et se comportant comme les enfants qu’ils étaient un peu restés. Il adorait l’entendre rire, et elle aimait l’entendre raconter des histoires comme lorsqu’elle était petite fille et qu’être loin de ses parents l’effrayait. C’était presque de l’insouciance et pourtant, leurs sens restaient en éveil si bien que lorsque l’homme s’approcha un peu trop près d’eux un bouclier d’air et de feu fut formé en un clin d’œil autour d’eux. L’homme sourit.
« Je vois que vous travaillez bien en équipe.
– Valrec, que faites-vous ici ?
– J’avais un mot à dire à Valine. Veux-tu bien nous excuser ?
– Bien sûr.
Narim continua un peu plus loin laissant un espace d’intimité au maître et son apprentie ; Valrec esquissa quelques mouvements que Valine perçut à peine, mais elle savait qu’il augmentait cet espace de solitude. Pourquoi ?
« Valine promets moi une chose.
– Qu’y a-t-il ?, demanda-t-elle un peu soucieuse. Son maître quittait rarement le temple et encore moins en se faufilant comme un voleur.
– Si tu sens que tu ne fais pas le poids dans cette mission, enfuis-toi. Ne risque pas ta vie.
– Mais…
– Pas de mais. Tu m’entends ?
– D’accord mais.
– Non, promets le moi.
– Je vous le promets maître.
– Bien. Bonne chance. Que les esprits t’accompagnent.
Et il fit demi-tour et repris son chemin vers le temple. Valine le regarda perplexe ; elle avait rarement vu son maître aussi inquiet. Il avait quitté l’enceinte du temple sans autorisation pour la prévenir d’un danger qu’elle ne percevait pas elle-même.
« Qu’est-ce qu’il voulait ?
– Hein ? Me souhaiter bonne chance et me demander d’être prudente.
– Toi, prudente ? Non.
– Oh ça va. Il me semble que c’est toi qui as escaladé les murs de l’enceinte pour sortir pas moi.
– Dis-moi que tu ne l’aurais pas fait si j’avais réussi.
Elle rit à nouveau ; ils évoquèrent la punition mémorable qui avait résulté de cet acte. Ils n’avaient plus jamais été désagréable avec les palefreniers par la suite. Récurer les stalles des chevaux n’avait rien de sympathique même si les bêtes se laissaient bichonner sans problème. De concert, et dans une certaine bonne humeur, ils parcoururent les routes pendant plusieurs jours, s’arrêtant dans un village pour acheter des chevaux. Ils ne croisèrent que peu de monde avant d’arriver à la Grande Croisée.

« C’est là que nous nous séparons Valine.
– Déjà ?
– Je pars vers le Sud, mais toi vers le Nord. Tiens, voilà le message que je devais te remettre. Et… Valine, écoute le conseil de Valrec. Sois prudente d’accord.
Avant qu’elle eut le temps de répondre, Narim déposa un baiser délicat, guère plus qu’une caresse sur sa joue et piqua des deux vers le Sud sans se retourner, sa main s’agitant dans le soleil de midi. Sa main traîna un moment sur sa joue avant qu’elle ne réagisse… elle brisa le sceau de la lettre et l’ouvrit. Elle comprenait maintenant pourquoi on ne lui avait rien dit plus tôt ; on l’envoyait directement dans ce qui s’approchait le plus de l’antre du mal absolu pour retrouver et ramener la sinistre Pierre Noire. Et curieusement, elle se mit à rire ; la situation était tout de même particulièrement ironique. Pourquoi l’envoyer elle pour accomplir une tâche dans laquelle bien des anciens avaient déjà échoué ?

Décidée néanmoins, elle s’engagea sur la route du Nord vers les Montagnes grises. Effectivement, elle allait devoir passer dans une contrée hostile aux magiciens, à moins qu’elle ne s’astreigne à un détour de plusieurs jours. Mais pouvait-elle risquer sa vie pour ne pas perdre de temps ? Après une autre journée de route, elle arrivée au croisement. En partant sur sa gauche, cela lui prendrait deux jours pour se rendre dans les montagnes, si elle passait inaperçue. A sa droite, un trajet de six jours mais plus sûr, tant pour elle que pour sa monture. Préférant ne pas prendre de décision irréfléchie, elle fit le choix de passer la nuit au croisement ; les esprits enverraient peut-être un signe. Assise près du feu, elle se remémorait la légende entourant la pierre qu’elle devait ramener. Entre les bonnes mains, enfin les mauvaises mais entre les mains de la personne capable de la contrôler, cette pierre pouvait réduire le monde à la misère et au néant. Elle avait été cachée par différents ordres des siècles auparavant afin d’être soustraite aux mains des Arglis. Pourtant chaque cinq cents cinquante cinq ans, il fallait changer la pierre de lieu car son influence maléfique la rendait perceptible à ceux qui l’auraient utilisé à des fins terribles. Certes, elle se rendait dans un endroit dont la force négative dépassait probablement de loin tout ce qu’elle avait pu rencontrer jusqu’à présent, mais il était tout de même rassurant de savoir que les esprits l’avaient estimée prête. Qu’ils avaient estimé la valeur de son pouvoir assez importante pour qu’elle se voit confier cette quête particulièrement risquée.

Soudain, un éclair illumina la nuit, éclair de lumière noire venue de la montagne. Il n’y avait pas de temps à perdre ; elle ne pouvait s’octroyer le luxe de prendre un détour. Les esprits l’accompagnaient et la protègeraient si le besoin s’en faisait sentir. Au matin, elle se dirigea vers le village le plus proche. A n’en point douter, son arrivée serait associée à l’éclair et elle ne serait pas bien accueillie, mais elle n’avait guère le choix. Effectivement, les gens se rassemblaient alors qu’elle pénétrait dans le village, la regardant d’un air sombre. A l’auberge, l’hôte l’accueillit de façon bourrue mais, une fois payé, il fut plus agréable et la mena à sa chambre. Il lui faudrait se méfier mais cela ne serait pas très long.

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Des visiteurs, encore. Pas qu’il se plaigne d’avoir de la clientèle mais ils allaient lui attirer des ennuis avec leur attitude bizarre. D’ailleurs, cette jeune femme était un total paradoxe ; accoutrée comme une voyageuse, elle ne montait pas comme une cavalière aguerrie. Apparemment fragile et menue, cela ne l’empêchait pas de voyager seule dans des contrées plus qu’hostiles en cette saison. Tout comme cet homme taciturne et sombre arrivé deux jours plus tôt et resté seulement une nuit. La montagne avait rugi dans la nuit suivant sa visite ; c’était le symbole que la cachette avait été violée… probablement par cet homme d’ailleurs. Et il était persuadé que cette fille venait pour la même chose, mais contrairement à l’autre, elle semblait rayonner de bonté et de générosité tandis que lui respirait la violence. Si l’homme venu auparavant était bien ce qu’il craignait, la jeune femme ne pourrait pas faire face seule. Il allait aussi falloir la protéger de la folie fanatique des gens du village. C’était son devoir en tant que survivant d’un ordre chargé de protéger la Pierre.

Ils n’avaient même pas attendu une heure. Elle venait d’arriver qu’ils étaient déjà dans son auberge, des fourches à la main, prêts à tuer cette jeune femme parce qu’elle arrivait le lendemain de la tempête noire.
« Bald. Laisse-nous nous occuper de cette fille. C’est elle qui vient avec la lumière noire de la montagne. Le prêtre voudra l’interroger, c’est certainement une hérétique.
– Voyons. Ne croyez vous pas que c’est une coïncidence.
– Tu sais très bien que les gens ne viennent pas ici quand ils se perdent. Ils cherchent quelque chose. C’est probablement une sorcière qui vient s’emparer de nos âmes.
– Avait-elle vraiment l’air d’une sorcière ? moi je l’ai trouvée plutôt jolie ; un peu maigre, c’est pas bien pour une jeune fille mais trop jolie pour être mauvaise.
– Elle cache bien son jeu.
– Je ne vous laisserai pas casser mon auberge messieurs. Vous ferez montre de votre foi un autre jour. Cette jeune fille avait l’air fatiguée et je ne veux pas qu’elle soit dérangée.
– Tu la protèges ?
– Non, je protège mon commerce. Vous n’avez pas vu le bijou qu’elle portait autour du cou ? Moi oui ; c’était bien trop beau pour être une pierre de sorcière. Et je ne tiens pas à ce qu’elle dise à ses riches amis qu’ici on est mal accueilli. Vous imaginez la ruine pour mon commerce.
– Un bijou ? Qu’était-ce ?
– Je ne sais pas vraiment, mais assez riche. Et ne vous avisez pas d’essayer de le voler, elle a l’air de tout de même savoir se défendre. Elle avait une dague à la ceinture. Pas de bagarres chez moi.

Les hommes quittèrent l’endroit sans demander leur reste mais néanmoins contrariés. Il fallait s’attendre à ce qu’ils reviennent avant peu, et avec le prêtre. Et si l’amulette que la jeune fille portait était bien ce qu’il pensait, elle était condamnée. Il ne fallait pas qu’elle reste longtemps. Il monta frapper à sa porte. Elle l’accueillit en le remerciant.
« J’ai tout entendu. Pourquoi avoir fait cela ? Vous risquez gros vous aussi.
– Vous êtes de l’Ordre de Klane, n’est-ce pas. » Ce n’était pas une question. « Alors c’était mon devoir. Ce serait trop long de vous expliquer, ajouta-t-il devant sa surprise. Sachez juste que les miens ont protégé la pierre depuis qu’elle est ici. Mais vous ne pouvez pas rester. Ils vont revenir ; et si la cachette de la pierre a été découverte, comme la lumière noire de cette nuit semble le prouver, il faut que vous la récupériez avant l’homme qui vous a précédée. Pour monter là haut, il faut que…

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Elle avait quitté le village secrètement, laissant son cheval à ‘l’aubergiste’ et partant à pieds au travers de son jardin. Il s’occuperait bien de l’animal qui n’aurait pu grimper dans la montagne de toute façon. La journée s’assombrit au fil des heures, et plus elle approchait de l’endroit où devait, d’après le vieil homme, se trouver l’entrée de la cachette de la pierre. Même s’il n’avait rien dit, elle aurait été attirée vers l’endroit, envahi par les ténèbres et avec une aura maléfique impressionnante. Une puissance qui l’intimidait, lui faisait peur. Avant d’entrer, elle fit le vide en elle ; la peur, la crainte ne lui seraient d’aucune aide, au contraire, elles risquaient de lui faire perdre le contrôle de ses pouvoirs.
Pourtant, elle ne put empêcher cette sensation d’étouffement en entrant dans le temple cachant la pierre ; ce fut par ailleurs une vision bizarre qui s’offrit à elle. Des hauts plafonds pendaient des chaînes nombreuses, toutes de confection plus terrible les unes que les autres. Elle sentit qu’un mauvais choix, une seule erreur provoquerait chez ces chaînes une réaction ; elles semblaient vivantes, agressives, comme si elles participaient à la protection de la pierre. Elle s’habitua à l’ambiance maléfique de l’endroit. Et même, alors qu’elle déambulait dans cette vision de cauchemar, il lui sembla possible de faire la différence entre les multiples auras présentes. Au cœur de ces chaînes se trouvaient des objets sombres, mais aucun ne dégageait la puissance qui devait émaner de la Pierre.
Elle ne toucha à rien pendant un long moment, quoique de nombreuses chaînes semblassent l’attirer ; ou plutôt, elle se sentait caressée par leurs ondes malfaisantes, sans pouvoir les rejeter mais sans non plus être blessée ou contrôlée par elles. Elle eut juste le sentiment de les absorber sans aucune difficulté, bien que cela fut une chose impossible. Certainement une impression et rien de plus. Tout comme cette sensation d’être observée.

Après ce qui lui sembla des heures, elle ressentit une force qu’elle n’avait jamais connue, plus puissante que tout ce qu’elle avait pu rencontrer jusqu’à présent. Elle ne put déterminer si la présence était humaine ou non, cela paraissait être un mélange d’auras. Certainement la Pierre dont les propriétés étaient nombreuses ; a priori, si elle en croyait ce que lui avait dit son maître, celle-ci pourrait même être capable de se défendre contre elle. Elle s’approcha de l’endroit qui l’attirait irrémédiablement, avec un désir de plus en plus fort, mêlé d’une crainte de ce qui allait arriver. Logiquement, son pouvoir était trop faible pour que la Pierre tente de l’absorber ce qui devrait lui permettre de la saisir et de l’enfermer dans un nœud magique dont la Pierre se nourrirait mais dont elle ne pourrait plus sortir avant qu’on ne trouve un endroit approprié pour la cacher ou bien la détruire. Elle allait se saisir d’une chaîne, lorsqu’à nouveau elle ressentit ce picotement derrière la tête, si spécifique à ces instants où quelqu’un vous regarde sans que vous le sachiez. Elle se retourna pour ne rien voir que d’autres chaînes, d’autres couloirs sombres. Dans lesquels quelqu’un pouvait bien se cacher… mais les auras maléfiques étaient tellement fortes en cet endroit qu’elle pouvait à peine les distinguer. Elles semblaient l’entourer pour brouiller ses perceptions et seule la Pierre ressortait parmi ces auras, plus forte et plus maléfique que les autres. Elle tira la chaîne, provoquant un vacarme épouvantable – des hurlements de douleur et de colère, comme un monstre que l’on réveille. Les chaînes environnantes l’entourèrent, se resserrèrent autour d’elle, telles des serpents qui étouffent leurs proies. Elle pouvait ressentir cette colère en son cœur comme si elle était sienne. Mais les chaînes tombèrent à ses pieds avant de s’élever toutes dans un seul mouvement.

Un autre bruit s’éleva dans la salle, celui d’une poulie et le plafond sembla s’effondrer lentement sur elle. Elle ne bougea pas ; elle était figée sur place dans l’attente de ce qui allait arriver. La Pierre était là, à portée de main, mais il ne fallait pas qu’elle bouge. Sa respiration se fit plus rapide, l’excitation de la réussit l’envahissant en même temps qu’un désir profond de partir sans attendre. Quelque chose lui disait de partir maintenant, qu’elle risquait plus qu’elle ne croyait en restant. Les paroles de son maître lui revinrent en mémoire « si tu sens que tu ne fais pas le poids, enfuis-toi. » Mais celle du grand maître résonnèrent aussi dans sa tête. « ne faillis pas. » Elle ne pouvait pas, pas maintenant qu’elle était venue aussi loin. Et la Pierre était là devant elle, au bout de ses doigts ; elle s’attendait à quelque chose de plus grand, d’effrayant. Mais non, la pierre aurait pu être une perle d’onyx le plus pur, brillant et sans aucune aspérité, aucun défaut : une merveille. Un leurre. C’était une arme terrible et dangereuse, tant qu’elle existerait encore. Respirant profondément, elle tendit la main ; une barrière invisible la stoppa. Une langue sombre s’échappa de la pierre et s’enroula autour de ses doigts, de sa main, de son poignet, de son bras et plongea en elle.

Son cœur battait à tout rompre tandis qu’elle sentait en elle l’exploration de la pierre ; si la puissance de la jeune femme lui semblait intéressante, elle l’absorberait puis tuerait le porteur. Du moins, c’est ce que disait les légendes. Mais cela n’arriva pas ; la pierre devint grisâtre, puis gris clair, puis blanche. Elle avait passé le test ; elle pouvait prendre la pierre. Sa puissance et ses buts étaient désintéressés, aucune haine, aucune colère dans son cœur, l’objet ne pouvait s’en nourrir. Elle saisit la pierre, et se retourna. Mais la voie de sortie était bloquée par une silhouette impressionnante ; l’homme – cela ne pouvait être qu’un homme – faisait au moins trois têtes de plus qu’elle et avait au creux de sa main une boule de ténèbres prodigieuse. Seul un grand maître de Enalk pouvait créer une telle force ; il voulait la pierre. Tout en observant celui qui allait falloir affronter, elle formulait le nœud de protection de cette dernière. Elle n’y réfléchit même pas, le mélange adéquat des forces des éléments, de la lumière et des ténèbres lui vint naturellement. Lorsqu’elle eut fini, elle-même fut surprise ; si elle n’avait pas su que l’objet était dans sa main, elle n’aurait pu le détecter. La pierre semblait avoir disparu ; son aura, sa présence était cachée. Elle la glissa dans la bourse de sa ceinture ne perdant pas des yeux son adversaire. Il semblait l’observer aussi, et elle put aussi voir la surprise sur son visage quand le nœud fut achevé.
« Tu es douée sorcière de Klane. » Un homme, avec une voix trop mélodieuse pour la haine qui en émanait. « Mais si j’en crois ce que j’ai vu, tu ne feras pas le poids contre moi. Même les balances ne peuvent absorber autant. »
Les balances ?? Qu’étaient les balances ? Elle ne répondit pas se concentrant sur la boule de ténèbres qu’il allait lui envoyer. Et effectivement elle vint, à une vitesse vertigineuse. Pourrait-elle l’éviter ?

~~~~~~~~~~~~~~

Elle se réveilla en sursaut ; il lui fallut la repousser dans le lit. Son visage était marqué par la peur et une surprise inquiétante.
« Calmez-vous mademoiselle. Vous avez été soumise à rude épreuve. C’est une chance que vous soyez encore en vie. »
Elle le regarda curieusement, une ombre passant derrière son visage. Une ombre qu’il n’aima guère. Avant que son visage ne se fende d’un sourire faible mais sincère. Elle semblait un peu perdue.
« Merci pour votre aide monsieur. »
– Je vous en prie. Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ? »
A nouveau une ombre passa sur son visage… différente cette fois-ci. Elle paraissait ne pas comprendre de quoi il parlait. Avait-elle gardé souvenir de ce qui s’était passé ? Elle avait dû avoir affaire à un homme de grande puissance. Il l’avait retrouvée une journée plus tôt dans les montagnes effondrée au pied d’un arbre. Le temple avait disparu, s’était effondré deux jours auparavant. Des éclairs noirs et blancs avaient déchiré le ciel et les montagnes les deux nuits et les deux journées précédant l’éboulement de la montagne et celle-ci avait aussi craché ce qui ressemblait à des flammes pendant la journée. Il avait alors quitté l’auberge pour se rendre là-haut et trouver la disciple de l’ordre de Klane. Il l’avait crue morte, une ombre noire immense et effrayante se repaissant de sa faiblesse. Pourtant, lorsqu’il s’était approché, le charognard magique s’était effacé, effrayé par sa présence – ou bien se cachant de lui. Cette présence l’entourait encore, comme si elle ne voulait pas laisser sa proie.
« Vous êtes montée chercher la Pierre noire pour l’Ordre j’imagine. »
Le nom provoqua des frissonnements ; et puis son visage se contracta dans une concentration qui prouvait que le mot lui disait quelque chose. Au bout d’un instant, elle lui demanda.
« Comment suis-je revenue ici ? »
Il lui expliqua ce qu’il avait pu déduire des événements dont il avait été témoin ; elle s’était certainement battu avec l’homme qui l’avait précédée dans les montagnes et l’avait probablement détruit, sinon il n’aurait même pas retrouvé son corps. Elle ne se souvenait pas du combat du tout mais d’yeux froids et cruels, dont la simple évocation provoqua un tremblement violent et un regard apeuré et fuyant. Quoi qu’elle ait pu voir ou vivre, sa mémoire l’avait éradiqué pour l’instant ; mais était-ce vraiment une bonne chose ? Et qu’allait-il advenir d’elle ? Il n’y avait que peu de personnes pouvant s’approcher de la Pierre. Devait-il la laisser partir et exposer le monde au danger qu’elle pouvait représenter maintenant ? Savait-elle même ce qu’elle était ? Se serait-elle rendue en ces lieux si elle l’avait su ? Qu’est-ce que le Conseil lui avait révélé et que devait-il lui apprendre ? Les villageois la laisseraient-ils même repartir ?

« Mademoiselle…
– Valine. C’est mon nom.
– Vous devez savoir quelque chose. Vous souvenez-vous de la couleur de la Pierre lorsque vous l’avez cachée ?
– Quoi ?
– Pour transporter la Pierre… vous avez du la cacher. Je ne peux pas la percevoir et j’en suis le gardien. Donc vous l’avez enchâssée dans un nœud neutre. Quelle était sa couleur ?
– Je ne sais pas… blanche je crois, pourquoi ?
Il trembla. Ses craintes étaient fondées ; le Conseil ne lui avait rien dit et elle ne savait pas quelle puissance destructrice elle portait en elle.
– Ecoutez il faut…
Il n’eut pas le temps d’aller plus loin ; en bas, on tambourinait à la porte avec violence. Des clameurs de haine s’élevaient devant l’auberge. Les villageois étaient effectivement revenus avec le prêtre.
« Ouvrez Bald. Tout de suite. Au nom de Rolnil. »
L’homme ne répondit pas et se tourna vers la jeune fille. Ils étaient arrivés plus vite que prévu ; une journée depuis le sanctuaire. C’était peu. Non, le prêtre avait dû commencer son trajet lorsqu’il avait vu les signes sur la montagne. Il fallait la sauver elle.
« Vous devez partir Valine. Il ne faut pas que ces gens vous attrapent.
– Pourquoi ? »
Elle avait posé cette question comme si ce qu’elle portait n’avait pas d’importance. A nouveau cette ombre dans son regard… non elle ne réalisait pas. Quelque chose en elle souhaitait faire face à ces gens.
« Parce que la Pierre doit être remise au Conseil le plus vite possible. Pour votre bien.
– Comment cela ?
– Ils ne vous ont pas dit ? peu de personnes peuvent se saisir de la Pierre sans être détruite par elle. On les appelle balances parce qu’elles…
– Ouvre la porte vieil homme, et livre nous la femme, sinon tu mourras avec elle.
– Demandez au Conseil de Klane, ils vous diront. Il faut qu’ils vous le disent. Maintenant, partez.

Mais elle paraissait bien trop faible pour s’enfuir ; elle se leva péniblement et laça le manteau autour de son cou. C’était trop lourd ; elle abandonna alors rapidement ses vêtements, sans se soucier de lui. Il ferma les yeux jusqu’à ce qu’une main effleure sa joue. Elle avait revêtu la robe de l’ordre ; peu importait ce que les villageois diraient. Ils savaient ce qu’elle était et ils venaient la tuer ; elle ferait face en étant digne de son ordre. Et elle souriait ; elle semblait tellement confiante qu’il finit par la suivre plutôt que la précéder sur le palier. Ils allaient la brûler ; ils étaient même venus avec les torches. Pas de jugement, jamais. Les prêtres de Rolnil ne jugeaient pas, ils condamnaient et tuaient. Avant même qu’il eut pu faire quoi que ce soit, des hommes se saisissaient d’eux et d’autres mettaient le feu à son auberge. Ce fut la dernière chose qu’il vit avant que tout ne sombre dans les ténèbres.

~~~~~~~~~~~~~~

Elle se tourna sur son cheval ; le village brûlait. Elle n’avait que des souvenirs flous de ce qui s’était passé dans les heures précédentes, même les jours précédents. Elle ignorait même combien de temps le combat dans la montagne avait duré car l’aubergiste Marl n’avait pas eu le temps de dire grand chose avant qu’ils ne le tuent. Tout s’était alors déroulé très vite et pourtant au ralenti, comme dans une autre réalité. Elle semblait ne plus en faire partie ; mais elle ne savait pas trop comment ce pouvoir s’était exprimé. Se projeter dans un autre plan astral était un pouvoir que seuls les maîtres détenaient. Mais elle ne voyait pas comment elle aurait pu échapper au massacre sinon. Une ombre s’était levé sur le village ; une malédiction probablement. Ou peut-être la dernière protection de l’ordre du vieil homme pour protéger la Pierre et empêcher quiconque de la prendre. Toujours est-il que la montagne s’était réveillée et avait craché ses flammes ; de la lave bouillante qui avait rejoint les bords des maisons plus vite qu’elle n’aurait pu le dire. La panique s’était emparée des gens et elle en avait profité pour se rendre aussi vite que ses jambes le lui permettaient.

©scolpron2006

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